100 idées pour l'après-pandémie

Nous vous présentons ici une synthèse d’une centaine d’idées pour les suites. N’hésitez pas à compléter la liste avec vos trouvailles et vos propres idées.
 

L’importance de réfléchir dès maintenant aux suites

  • Comme le résume efficacement Alain Supiot, « seul le choc avec le réel peut réveiller d’un sommeil dogmatique ».
  • La pandémie serait un élément déclencheur pour questionner les causes profondes des crises actuelles, pour repenser notre rapport au monde et pour transformer les modèles, écrivent Jade Bourdages et David Morin : « jamais, sans doute, notre pouvoir d’agir et de peser sur le sort des choses n’a été aussi réel et puissant. ».
  • Camille Islert lance cependant un cri du cœur : « arrêtez de vouloir nous forcer à loucher sur les bons côtés du virus. Il n’y en a pas, et c’est beaucoup plus normal et sain de se sentir dépassé, mou, déprimé, improductif, de faire ce qu’on peut, d’accepter qu’on ne peut pas. »
  • Le retour à la normale n'est pas une option, selon Guillaume Hebert : « le monde précaire, atomisé, épuisant, stressant, discipliné, obsessif, xénophobe, écocide, aliénant, ingrat, cynique, angoissant, concurrentiel, productiviste et énergivore que nous avons construit dans les dernières décennies ne mérite pas qu’on y retourne ». Il appelle notamment à ce que l’État « prenne en charge les secteurs clés de l’économie dans une perspective de démocratisation ».
  • « Je pense que c'est la normale qui a un problème, pas le virus. La normale n'est pas une normalité » résume Richard Kistabish.
  • Naomi Klein va dans le même sens, affirmant la « normalité » était déjà une crise sociale, économique et environnementale.
  • Voici « l’occasion de saisir un privilège inédit : celui de regarder se déployer sous nos yeux l’impensable avertissement que notre réalité peut se transformer radicalement et sans merci » écrit Charles Binamé, qui espère que le contexte forcera « la prise de décisions concrètes pour choisir, une fois pour toutes, ce que nous voulons nous donner comme avenir. »
  • Pour Vincent Mignerot un point positif de la pandémie pourrait être de comprendre l’importance de développer la résilience locale; ce qui changera, c’est peut-être « les récits qui nous permettent de mettre en sens notre existence et de définir des idéaux à atteindre », ce qui passe par déconstruire l’illusion que nous sommes tout-puissants.

 

Une transition socio-écologique plus nécessaire que jamais

  • La pandémie trouve son origine dans les actions humaines. Il s’agit d’un « signal d’alarme » qui nous démontre que l’humain « joue avec le feu », selon Inger Andersen.
  • « La reconnaissance de l’interdépendance entre santés humaine, animale et des écosystèmes est l’objet principal du concept d’Une seule santé. Sans équilibre entre ces trois sphères, la santé des populations humaines ne peut être maintenue » explique Cécile Aenishaenslin.
  • Pour Benoît Levesque, les origines de la crise sont profondes et multiples. Elle résulte entre autres d’une crise écologique ainsi que d’un mode de vie et de consommation, en plus d’être amplifiée par « une crise des systèmes de santé des pays développés qui sont centrés sur le traitement au détriment de la prévention. »
  • La destruction accélérée des habitats est particulièrement mise en cause dans cette pandémie (et d’autres virus qui ont émergés récemment ou qui pourraient émerger à leur tour). Cette situation implique de changer nos politiques avec détermination, selon Larry Brilliant.
  • Michael T. Klare, qui souligne aussi que les changements climatiques et les actions humaines actuelles sont susceptibles de multiplier l’émergence d’épidémies, en appelle à une « coexistence pacifique » avec la nature, à limiter nos interactions avec les écosystèmes et à préserver les dernières zones sauvages du monde.
  • Pour Cyril Dion, des chocs plus violents sont à venir si nous n’amorçons pas la transition écologique.
  • Nous arriverons à nous prémunir contre les prochaines pandémies « qu’à condition de mettre autant de détermination à changer de politique que nous en avons mis à perturber la nature et la vie animale », résume Sonia Shah.
  • Saisir que la pandémie découle de la crise environnement est crucial pour Laura Handal et devrait nous amener à réfléchir aux causes (modèle agro-industriel, commercialisation de la faune sauvage, exploitation des ressources naturelles et changements climatiques). Elle estime « cette même envergure et cette même rapidité d’exécution (déployés face à la pandémie) sont requises pour réaliser un changement de cap radical ».
  • « Si nous sommes aujourd’hui appelés à protéger nos aînés de ce virus qui fauche des vies, il nous faudra demain agir de manière aussi décisive pour protéger notre jeunesse du péril climatique qui s’abattra sur eux si rien n’est fait », écrit Karel Mayrand.
  • Pour Alexandre Shields, la réaction actuelle « démontre qu'il est possible de mobiliser rapidement la population sur un enjeu, de mettre les finances publiques au service de l'intérêt public et de collaborer à l'échelle internationale pour s'assurer que la réponse est à la hauteur de la crise (climatique). »
  • Il faudra faire pression sur les gouvernements pour favoriser une relance verte, selon Sandrine Dixson-Declève , Hunter Lovins, Hans Joachim Schellnhuber et Kate Raworth : « Saisissons ce moment de crise comme une opportunité pour commencer à investir dans la résilience, la prospérité partagée, le bien-être et la santé de la planète. Nous avons depuis longtemps dépassé nos limites naturelles ; il est temps d’essayer quelque chose de nouveau. »
  • L’inaction face à « la plus grande urgence sanitaire » (ici la crise climatique) s’explique peut-être, selon Anne Plourde, parce que « les principaux responsables de la crise climatique sont aussi ceux qui possèdent les moyens d’en éviter les principales conséquences ».
  • D’ailleurs, le confinement « pourrait sauver plus de vies grâce à la réduction de la pollution que le virus lui-même n’en menace » selon l’Observatoire Hugo.
  • Ces effets bénéfiques sur l’environnement pourraient être de courte durée et la pandémie pourrait même nuire à la lutte aux changements climatiques selon François Gemenne.
  • Annabelle Laurent estime « qu’une sortie de crise verte va être délicate ». L’état devra notamment soutenir les personnes qui sont en difficulté sociale et économique et favoriser une « transition des compétences » pour faciliter le passage à une autre économie, ce qui prend du temps.
  • Pour aller plus loin, nous vous invitons à consulter cette revue de presse portant sur les liens entre la COVID-19 et la transition socio-écologique, réalisée par les Chemins de transition.

 

Les réseaux du Québec se mobilisent pour cette transition socio-écologique

  • Plusieurs organisations économiques, syndicales et environnementales du Québec se sont regroupés pour proposer un ensemble de mesure de relance « cohérent avec l’exigence de lutte contre les changements climatiques (…) à travers un appui à l’achat local et à une économie plus équitable et durable, en assurant l’équité numérique et une transition juste des travailleuses et travailleurs vers une économie sobre en carbone et résiliente. »
  • Même son de cloche de la part d’un collectif de 80 organisations québécoises qui estiment que « les fonds de la relance doivent servir à accélérer une transition juste vers une économie carboneutre, affranchie des énergies fossiles, soucieuse du vivant et réparatrice des dommages déjà infligés à la nature, solidaire, respectueuse des droits humains et du droit à l’autodétermination des peuples autochtones, capable de répondre aux besoins de base de la population sans dépendre des humeurs des marchés financiers mondialisés » et qui proposent de cibler 14 chantiers (inspirés entre autres de la Feuille de route vers un Québec ZéN, les 101 idées pour le climat du Pacte pour la transition et les Chantiers de la Déclaration d’urgence climatique

 

La décroissance comme projet politique

  • De très nombreuses personnes expriment sur les réseaux sociaux leurs angoisses, mais aussi leur plaisir de ralentir, de prendre du temps en famille et de se reconnecter à l’essentiel. Est-ce que ceci marquera les imaginaires? Est-ce l’amorce d’une décroissance?
  • Nous ne sommes pas du tout dans une décroissance, répond Yves-Marie Abraham, qui rappelle la distinction entre une récession, qui est tragique et subie, et la décroissance, qui est volontaire, contrôlée, « enthousiasmante et choisie démocratiquement », en bref : un projet de sortie du capitalisme.
  • Comme le dit Fred Dubé, « une pandémie n'est pas une politique de décroissance, mais une politique de décroissance peut prévenir les pandémies. »
  • Selon Maxime Robinson cette pandémie dévoile un malaise qui nous habite : nous avons davantage de temps libre, sans savoir quoi en faire. Il souhaite que « ce sera l’étincelle qui allumera nos consciences et qui nous fera prendre un virage pour adopter une vie davantage en accord avec nos désirs profonds. »
  • Si l’évolution humaine s’effectue au travers des crises, selon Boris Cyrulnik, celle-ci pourrait amener un repli sur soi, où « la famille et le couple redeviendront des havres de paix » et où nous trouverons de nouvelle manière de vivre ensemble.
  • Pour aller plus loin, consultez la veille médiatique réalisée par le Centr'ERE.

 

La justice sociale au cœur des réflexions

  • Les crises sont des « révélateurs d’invisibilités », comme le dit Mathieu Potte-Bonneville
  • La pandémie actuelle surprend d’ailleurs par les effets dominos et ses multiples angles morts (voir notre synthèse à ce sujet).
  • Julien Cueille nous invite à questionner les solutions numériques de formation à distance déployées dans l’urgence, craignant que leur pérennisation dans leur forme actuelle ne « creuse encore plus les inégalités ».
  • Une bonne leçon d’humilité cette crise, comme l’affirme Boucar Diouf?
  • Nombreuses sont les personnes qui, comme Tanya Izquierdo, espèrent que la situation permettra de prendre conscience de nos fragilités et de faire preuve d’une plus grande empathie.
  • Même si nous allons sortir économiquement affaiblis de cette crise, Alain Noël croit que le contexte est favorable à une remise en question des importantes inégalités de revenus « et d’une certaine négligence des services publics qu’on a connue dans les années récentes ».
  • Face à la « catastrophe sociale » pour les aînés, Anne Plourde et Arnaud Theurillat-Cloutier appellent à une nationalisation des résidences privées et à la démocratisation des établissements publics, « c’est-à-dire d’une prise en main collective de la gestion des établissements », en bref « faire de la santé un véritable commun ».
  • Pour Wissam Mansour la Prestation canadienne d’urgence devrait être maintenue, devenant un « prototype de politique sociale » pour s’attaquer à une autre urgence, celle de la pauvreté.
  • L’Espagne travaille d’ailleurs sur un tel projet.
  • Alors que la santé publique a pris le « contrôle de l’agenda politique », Damien Contandriopoulos souhaite qu’elle maintienne une influence face aux inégalités sociales ou aux changements climatiques.
  • Même son de cloche de la part de Frédéric Bouchard, concernant cette fois le maintien du rôle des experts.
  • Paul Journet appelle à l’humanité des banques et estime qu’il est temps d’appliquer des mesures les concernant, pour éviter des drames humains.
  • Les bouleversements actuels annoncent « de grandes recompositions dans l’architecture des solidarités » selon Sylvain Lefevre, qui en appelle à « déconfiner la démocratie » pour que chacun des acteurs trouve sa place « dans la grande dépression à venir ».
  • Les organismes philantropiques ont un rôle à jouer, selon le Philab, qui propose quatre stratégies d’action, par exemple trouver des façons novatrices de s’attaquer aux injustices sociales ainsi que le soutien à une économie locale et durable.
  • Evgeny Morozov appelle à une politique « post-solutionniste » afin de s’émanciper totalement du pouvoir des entreprises privées ainsi que de permettre l’émergence de solutions numériques et d’infrastructures qui soutiennent « l’assistance mutuelle et la solidarité. »
  • Dominique Méda propose de revoir la hiérarchie sociale des métiers, à voir ceux qui sont essentiels mais pas assez valorisés ainsi que ceux qui sont inutiles (et parfois trop rémunérés).
  • C’est la nature même des orientations données au sein des entreprises qui sera remise en question pour Sebastian Buck.
  • Gérard-François Dumont appelle à « une véritable révolution de la géographie de la mobilité », soit de repenser nos déplacements locaux comme internationaux (qui accélèrent la propagation des virus), ce qui implique de « réaliser l’égalité numérique pour tous les territoires, donc le droit à la mobilité numérique. »

 

Le rôle de l’État, des instances internationales… et des communs mondiaux?

  • La crise met en lumière le fait que le contrat social a été rompu par l’État, selon Eva Illouz, devenu acteur d’abord économique, ce qui a amené « une érosion extraordinaire du secteur public ». Pourtant, seul l’État peut s’attaquer à une telle crise.
  • Marie-Claude Prémont et Cory Verbauwhede estiment que la crise démontre l’importance des systèmes de santé publics et espèrent qu’ils seront préservés dans un contexte où des contestations judiciaires pourraient les ébranler.
  • Est-ce que les ancrages socio-démocrates peuvent contribuer à répondre adéquatement en temps de crise? Alors que nous remettons en question cette sociale-démocratie, pour François Cardinal la pandémie nous rappelle « l’importance de l’État, de la redistribution, de nos instruments collectifs, autant de choses qu’on tient aujourd’hui pour acquises. »
  • Québec solidaire remet de l’avant une proposition qui avait été avancée il y a quelques années, soit de « reprendre le contrôle de l'approvisionnement en médicaments et en matériel stratégique » grâce à la mise en place d’une société d’État, Pharma-Québec.
  • Pierre Dardot et Christian Laval croient que nous sommes devant une preuve de la faillite du souverainisme d’État et en appellent à la création de communs mondiaux : « Puisque les risques majeurs sont globaux, l’entraide doit être mondiale (…). Santé, climat, économie, éducation, culture ne doivent plus être considérés comme des propriétés privées ou des biens d’État : ils doivent être considérés comme des communs mondiaux et être institués politiquement comme tels. »
  • Pour Jérôme Lussier, « si les peuples du monde n’ont jamais été aussi physiquement isolés les uns des autres, rarement avons-nous autant constaté les traits communs de notre espèce, et l’importance du partage d’informations et d’expériences. »
  • Roswitha Scholz et Herbert Böttcher invitent aussi à « faire preuve de pragmatisme et de coopération à l’échelle internationale pour contenir la crise actuelle qui culmine avec la pandémie », une coordination qui se joue « au-delà des frontières nationales de manière non bureaucratique et libre pour contrer d’autres conséquences barbares ».

 

Une « démondialisation » à définir…

  • François Legault appelle à une démondialisation.
  • S’il est étonnant d’entendre parler de « démondialisation » par le premier ministre du Québec, Éric Martin nous invite à rester vigilants : la démondialisation peut rimer avec un « capitalisme néo-national protectionniste, centralisateur et autoritaire », voire avec des idéologies nationalistes xénophobes, alors qu’il propose de tendre vers une « société postcroissance grâce à la mise en place de nouvelles institutions économiques et politiques décentralisées et démocratiques ».
  • Serge Halimi espère que le temps est venu de rejeter les accords de libre-échange qui minent les souverainetés nationales. Désormais, écrit-il, « le protectionnisme, l’écologie, la justice sociale et la santé ont partie liée. Ils constituent les éléments-clés d’une coalition politique anticapitaliste assez puissante pour imposer, dès maintenant, un programme de rupture. »
  • « Il n’y aura pas de résilience économique véritable sans une reterritorialisation, dès que possible, des activités de production de matières premières, de biens et de services », selon Arthur Keller, qui nous invite à entrer en résistance « contre le système dominant qui va tout faire pour se maintenir ».
  • « Reconduire le monde d’hier, fondé sur la thermo-industrie et des économies de court terme faites sur le dos des services publics serait irrationnel » écrit Eugénie Bastié, qui appelle elle aussi à une relocalisation des industries.
  • Amsterdam est peut-être un exemple à suivre, s’appuyant sur la théorie du donut pour sa relance, en appuyant des projets d’économie circulaire et en initiant « des changements dans le traitement des déchets domestiques par la ville, des efforts pour contrer le gaspillage alimentaire, des constructions plus durables et une attention particulière portée à la réutilisation des produits non nécessaires ».

 

…avec la souveraineté alimentaire comme clé

  • Nous devons, selon Serge Morand, revoir notre modèle agricole mondialisé, relocaliser les agricultures et repenser notre consommation alimentaire, « ce qui ne pourra se faire qu’en réduisant les inégalités économiques afin d’assurer aux plus pauvres l’accès à une alimentation saine. »
  • Gabriel Leblanc propose la fin du monopole de l’UPA qui ne permet pas une réelle représentativité des petits : « une souveraineté alimentaire où les citoyens sont extraits des processus de décision et de production n’en est pas une (et) n’est que la perpétuation du modèle industriel à échelle diminuée. »
  • Jean-Martin Fortier croit que le gouvernement doit agir pour « favoriser la multiplication de plus petites fermes » et propose qu'Hydro-Québec permette aux serres de bénéficier du même taux préférentiel que les alumineries.
  • Stéphane Poirier propose quant à lui Serre-Québec, une Société d’État pour favoriser la souveraineté alimentaire du Québec, visant à « fournir les institutions publiques locales (hôpitaux, école, etc.) tout en rendant autonome, en fruits et légumes, chacune des 17 régions administratives du Québec durant l’hiver et le printemps », le tout avec une « agriculture biologique, multifonctionnelle, paysanne, proche de sa population et respectueuse des écosystèmes. »

 

La démocratisation de l’économie comme chantier à poursuivre

  • Pour accroître la résilience, Mathieu Dufour et Éric Pineault proposent de « favoriser une structure de production et de consommation circulaire avec un fort ancrage local » en s’appuyant sur l’économie sociale, ainsi que « des processus de coordination de la part de l’État » (pour en savoir plus, consultez les billets d’Éric Pineault sur le site du TIESS).
  • Pour Clément Mercier, Danyel Bouffard et Jean-Paul Gravel, face à cette « rupture historique », il est temps de laisser une place plus grande « à l’économie sociale, à la lutte aux paradis fiscaux et aux GAFA, une plus grande équité fiscale et salariale, la priorisation des énergies vertes et des transports collectifs, la décentralisation de l’appareil gouvernemental vers les régions et la promotion de la ruralité. »
  • Lynn O’Cain estime que nous devons influencer le gouvernement dans son plan de relance économique, puisque « le temps est propice à proposer un modèle d’affaires solidaire ».
  • Henri-Paul Rousseau espère voir naître « un gouvernement décentralisé vers ses régions qui s’appuie sur les outils du numérique et de l’intelligence artificielle pour rejoindre les citoyens, afin de leur offrir ses services et de renouveler la participation démocratique dans le respect de leur vie privée. »
  • Julia Posca propose trois chantiers pour « éviter la crise après la crise », dont diverses mesures pour reconstruire le filet social, rebâtir l’économie sur de nouvelles bases (démocratisation, réseaux locaux, diminution de l’empreinte écologique) et mettre la finance au service de l’économie (développer des alternatives qui soient publiques).
  • Benoît Borrits appelle à rompre avec le capitalisme par la transformation des grandes entreprises y intégrant des principes démocratiques et d’autogestion.
  • Même son de cloche de la part de Tony Andréani (et d’autres signataires) qui appellent à la reprise des entreprises par les employés et « au pouvoir donné aux usagers de déterminer ce qu’il faut produire », ajoutant « qu’il faut sauver l’économie de la faillite du capitalisme, et non sauver l’économie capitaliste de la faillite. »
  • Pour aller plus loin, voici une liste d’articles concernant l’économie sociale et la COVID-19, compilée par l’équipe de socioeco.org.

 

Vers un renforcement du système actuel...

  • « Dans une société démocratique ébranlée, est-ce réaliste de penser que de véritables changements systémiques peuvent émerger d'ici 2 ans (prochaine élection provinciale) voir 5 ans », demande Jerry Espada?
  • Et s’il s’agissait d’une occasion pour renforcer les mauvais plis de nos systèmes actuels? C’est ce que craint Boris Grésillon, s’appuyant sur l’issue de la crise financière de 2008 et sur le discours des chefs d’État qui espèrent une remise en marche rapide de l’économie.
  • D’ailleurs, les plans de relance se dessinent déjà depuis quelques semaines et laissent croire que les gouvernements pourraient être tentés par une approche conventionnelle. Le gouvernement Trudeau, par exemple, reprend les exportations de matériel militaire vers l’Arabie saoudite, veut accélérer les forages pétroliers en mer et envisage un plan de sauvetage de l’industrie pétrolière et gazière canadienne, ce qui a rapidement été dénoncé.
  • « On peut même légitimement penser que les mesures drastiques en matière économique répèteront celles de 2008 et viseront un "retour à la normale", c’est-à-dire la destruction de la planète et l’inégalisation croissante des conditions sociales », écrivent Pierre Dardot et Christian Laval.
  • Michel Lepesant craint même « une dystopie économique cauchemardesque ».
  • Jonathan Durand Folco croit que la crise consolidera la mise en place d’un capitalisme algorithmique, soit « l'émergence d'un nouveau stade du capitalisme basé sur l'extraction massive de données, la prédiction et le contrôle des comportements des individus » et invite à ouvrir un chantier de réflexion « afin de développer des alternatives citoyennes, libres et solidaires, de même que des politiques publiques visant à réguler, socialiser et démocratiser la gouvernance des données, les infrastructures numériques et les moyens de production algorithmique. »
  • Alexandre Klein voit dans le confinement une extension des « exigences de productivité imposées par nos sociétés capitalistes avancées qui s’infiltrent en dehors des lieux habituels du travail, dans ce chez-soi qui constitue habituellement le lieu de repli » et appelle à une « guerre continue pour le maintien de nos libertés dans un monde où les asservissements tendent à se multiplier et à se renforcer ».
  • Pour Stéphane Guidoin, les stratégies de relance « vont se baser sur le modèle passé et il n’y aura pas de recette magique pour un nouveau monde »; il croit davantage à une approche de bifurcation qui permettra de trouver de nouveaux équilibres.
  • Pour Emanuel Guay et Raphaël Langevin, la pandémie a « plus de chances de renforcer les inégalités socioéconomiques que de les amoindrir ».

 

…ou vers un changement de paradigme?

  • Edgar Morin espère que cette pandémie nous apprendra à mieux comprendre la science, qui « repose sur les débats d’idées », à vivre avec l’incertitude et à rafraîchir notre humanisme : « tant que nous ne verrons pas l’humanité comme une communauté de destin, nous ne pourrons pas pousser les gouvernements à agir dans un sens novateur. »
  • Alain Deneault appelle à une « régionalisation des modes d’organisation et à une modération de notre rapport à la consommation », l’arrêt du tourisme de masse, une transformation de nos modes de vie, bref un réel changement de paradigme. Pour lui, le contexte est aussi « de prendre conscience d’atouts et de forces qu’on a et qui sont aujourd’hui étouffés dans un rapport au marché qui est totalement aliénant ».
  • « Le moment est venu d’être plus ambitieux: nous devons non seulement dire non à l’austérité qui pourrait survenir, mais aussi construire un modèle différent », dit Naomi Klein.
  • Michel Maffesoli, nous assistons à la fin d’un monde, la mort de la « civilisation utilitariste » de la « verticalité du pouvoir » au profit de « la réémergence d’une solidarité organique » et « de l’horizontalité de la puissance sociétale ».
  • Selon Paul Mason, les dirigeants traitent la pandémie (comme la crise climatique) comme étant des menaces extérieures, alors qu’elles sont la résultantes d’un capitalisme planétaire. La situation doit nous amener à nous projeter dans un autre monde, à développer un imaginaire post-capitaliste au même titre que la grande peste du XIVe siècle a déclenché un imaginaire post-féodale.
  • Pour Li Edelkoort, le contexte nous offre une page blanche pour un nouveau départ pour nous éloigner des habitudes actuelles, pour renouer avec la production artisanale et locale : « The impact of the virus will be cultural and crucial to building an alternative and profoundly different world. »
  • La pandémie est « le fruit de notre aveuglement volontaire à toutes les conséquences de notre surconsommation et de notre incapacité à faire des compromis dans nos modes de vie », selon François Audet, pour qui la solution passera notamment par l’enseignement de la pensée critique, l’ingéniosité humaine au service de l’intérêt public « et non pas à l’unique petit profit des investisseurs » et par une refonte de la gouvernance mondiale.

 

Et maintenant, sur quelles bases poursuivre la réflexion?

  • Mathieu Potte-Bonneville résume bien : « Notre imaginaire voudrait une coupure bien propre, nous attendons le pic de l’épidémie pour être sûrs qu’ensuite, cela redescend en ligne droite… Or les recommencements n’ont jamais cette netteté, ils sont peuplés de rebonds, de rechutes, de piétinements. Je crois qu’il va falloir s’armer de patience, résister à l’amnésie et insister pour produire des transformations à la hauteur de l’événement. »
  • « Et "penser l’événement", ça demande quelques pas de recul qu’on ne peut avoir, en ce moment », écrit Véronique Grenier : « Ce que j’ai, au mieux, à offrir, ce sont quelques souhaits qui peuvent se ramasser dans une seule idée : prendre soin. »
  • Pour Aurélie Trouvé, « les choses ne changeront que s’il y a un rapport de force. Pour les mouvements sociaux comme pour l’économie critique, cela signifie qu’il faut rester extrêmement vigilants et continuer à nous mobiliser, pour qu’effectivement il y ait une rupture avec un mode de développement et le néolibéralisme économique ».
  • Les problèmes mis en évidence aujourd’hui ne sont pas nouveau, selon la chercheuse Michèle Rioux, qui espère que ce sera l’occasion de jeter des bases d’une mondialisation durable et progressiste.
  • Pour basculer vers un monde vivable et désirable, une action collective est nécessaire selon Attac-France, et « il faudra pour cela que nos sociétés retirent le pouvoir des mains des barons des affaires, des illuminés de la technoscience et de leurs représentants politiques. »
  • Gilles Beauchamp espère que la discussion ne se fera par les spécialistes, mais qu’elle sera « nourrie des réflexions et de l’action des citoyens et des groupes et mouvements sociaux » pour qu’elles « reflètent une convergence des consciences et visent la compréhension des intérêts à long terme de nos collectivités ».
  • Devant ces défis et suite au confinement, il faudra « créer des espaces d’échange et de partage afin de renforcer le sentiment d’appartenance à notre communauté, et ainsi d’éviter le repli sur soi et la peur de l’autre », rappelle Jean-Philippe Gouin.
  • Bruno Latour propose de profiter de cet instant de confinement pour nous poser individuellement et collectivement certaines questions cruciales, dont « ce à quoi nous sommes attachés ; ce dont nous sommes prêts à nous libérer ; les chaînes que nous sommes prêts à reconstituer et celles que, par notre comportement, nous sommes décidés à interrompre. »
  • « Cette pandémie-là agit comme un déclencheur de l’esprit » comme le résume Alain Deneault, ajoutant qu’il ne sert à rien de sombrer exclusivement dans l’angoisse ou l’optimisme aveugle : « ce qui est beaucoup plus engageant et fécond, c’est un rapport lucide à cet avenir en tant qu’il sera aussi l’occasion puissante de manifestations de joie, de fierté et de sens beaucoup plus grandes que ce qu’on connaît maintenant dans notre ronron quotidien fonctionnaliste et soumis. »
  • Pour Jonathan Durand Folco, « chaque personne doit déployer son propre imaginaire de l’Après et le partager dès maintenant, car il est fort à parier qu’il n’y a pas une seule solution globale ou un remède magique capable de satisfaire tout le monde. Le but n’est pas de construire un monde parfait, de débattre éternellement d’un programme ou d’un plan de transition précis, mais de mettre en œuvre des initiatives de transition, des systèmes d’entraide et des réformes radicales à large échelle, à forte portée pratique, dans l’action vivante qui sera le principal vecteur d’apprentissages collectifs. »

 

Conclusion

Si les efforts collectifs se concentrent actuellement sur les réactions face à la crise, la réflexion sur les suites est bien amorcée. La pandémie révèle des failles, suscite des remises en question et crée un contexte favorable pour repenser notre monde. La plupart des idées émises ne sont pas nécessairement nouvelles, mais elles prennent tout leur sens dans le contexte actuel. Les propositions sont nombreuses, diversifiées et parfois contradictoires, ce qui pose des enjeux de cohérence, d’arrimage et de coordination. Même si les changements systémiques souhaités par plusieurs n’auront pas nécessairement lieu, la pandémie aura sans doute ouvert un territoire fertile pour déployer collectivement notre « imaginaire de l’Après » (voir la dernière citation).

 

Caricature : Raf Schoenmaekers - @komkomdoorn

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