COVID-19 : effet domino et angles morts

Une chose qui surprend dans cette pandémie, c’est l’effet domino des impacts. La crise sanitaire devient une crise économique (locale et mondiale) et pourrait mener à une pénurie alimentaire. L’ONU estime qu’il s’agit de la pire crise mondiale depuis 1945 alors que le FMI compare la situation à la Grande dépression de 1929. Outre les effets plus visibles, plusieurs enjeux passent parfois sous le radar. Voici une énumération non exhaustive que nous vous invitons à commenter à et à compléter.

INÉGALITÉS SOCIALES
Comme le résume le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, « on est incroyablement inégaux face au traumatisme, qu’il soit biologique, psychologique ou social. L’inégalité est vraiment à la source des réactions. »

Heureusement, plusieurs initiatives d’entraide naissent (voici une liste). Ces démarches sont inspirantes, mais parfois fragiles. Les banques alimentaires peinent par exemple à trouver de la nourriture.

ÉDUCATION
Au niveau collégial et universitaire, plus de 116 000 étudiant(e)s réclament l’annulation de la session et la Fédération des cégeps craint les iniquités. Pour certains, la réorganisation est improvisée, cahotique, et elle constitue une pression sur les enseignant(e)s. Le contexte marginalise certaines personnes n’ayant pas une connectivité internet appropriée ou les compétences numériques nécessaires. Plusieurs ont éprouvé des problèmes liés à une faille de sécurité sur Zoom, en plus des enjeux liés à la vie privée, alors que plusieurs enseignant(e)s utilisent cet outil de vidéoconférence. Au primaire et au secondaire, des différences apparaissent entre l’école privée et l’école publique. Pour le Professeur masqué, « l’école publique a un retard abyssal en matière de culture technologique ». La situation sera particulièrement difficile pour les élèves en difficultés selon Égide Royer, soit pour un élève sur cinq.

CULTURE
Les artistes sont particulièrement touchés par le ralentissement et certains déplorent l’absence de plan spécifiques à la culture, dont Véronique Bock qui mentionne le silence de la ministre Nathalie Roy. Paradoxalement, les personnes confinées ont largement recours aux arts pour se divertir. De nombreux artistes offrent des concerts sur Facebook. La gratuité est à l’ordre du jour, mais la crise ne doit pas devenir « une exception de plus à la Loi sur le droit d’auteur ou une occasion supplémentaire de solliciter des écrivaines et écrivains pour du travail gratuit » selon l’Union des écrivaines et écrivains du Québec.

MÉDIAS
Il est très particulier de suivre en direct l’évolution de cette pandémie. Stressant tout ça? Normal, selon l’Association des médecins psychiatres du Québec, qui conseille à toute personne de limiter à deux heures par jour l’accès aux contenus reliés à la COVID-19. Les médias jouent un rôle essentiel d’information, tout en étant eux aussi encore davantage fragilisés en raison de la diminution des revenus publicitaires.

Les fausses nouvelles circulent vite, tout comme les théories du complot, arnaques et fraudes, alors que les gens sont plus vulnérables en temps de crise, selon le psychologue Pierre Faubert. La surabondance de références sur les réseaux sociaux et la rhétorique complotiste peuvent miner les efforts des scientifiques.

TECHNOLOGIES
Plusieurs s’initient au télétravail, ce qui laissera peut-être des traces dans nos habitudes. Est-ce une clé de reconquête des territoires? L’explosion du recours à la vidéoconférence et à la vidéo sur demande crée une pression sur la bande passante, ce qui met à mal les réseaux et amène les grandes compagnies à diminuer leur utilisation leur utilisation. Les apéros virtuels se multiplient, les petites municipalités développent leurs propres systèmes de communication avec la population alors que d’autres se tournent vers les radios communautaires.

POUVOIRS ACCRUS ET SURVEILLANCE
Plusieurs gouvernements se donnent des pouvoirs accrus en ce temps de crise. Ces mesure touchent parfois les journalistes, comme aux Philippines et en Égypte. « Le virus tue une première démocratie » en Hongrie, avec un président qui se donne tous les pouvoirs. Certains pays expérimentent des solutions technologiques pour contraindre la contagion (compte-rendu de Jerry Espada sur Passerelles). Pour l’instant, la géolocalisation n’est pas exclue au Québec. François Cardinal craint une la banalisation des atteintes à la vie privée, à partir de pratiques auxquelles nous n’avons pas réfléchi collectivement. Amnistie internationale et une centaine d’ONG appellent à limiter dans le temps de telles applications. Mais face au succès des mesures prises en Asie, l’Europe pourrait au contraire être tentée de renforcer son système de surveillance, selon Byung-Chul Han. L’auteur Alain Damasio, s'inquiète que nombre de mesures autoritaires prises dans l’urgence laissent des traces ou persistent au-delà de la crise, comme on l’a vu avec les lois anti-terroristes. Pour le lanceur d’alerte Edward Snowden, qui mentionne que les autorités pourraient s’attacher à ces nouveaux pouvoirs, il s’agit de trouver le difficile équilibre entre sécurité et la protection de la vie privée. Yoshua Bengio va un pas plus loin et amène le concept du « dépistage pair à pair », soit de mettre en place des réseaux horizontaux et décentralisés de surveillance basés sur l’intelligence artificielle. Ceci pourrait faire exploser les inégalités sociales selon Jonathan Duran Folco (à lire sur Passerelles : Cinq thèses sur le capitalisme algorithmique et l'après-COVID-19).

ÉCONOMIE
Les gouvernements investissent des sommes impressionnantes. Pour l’économiste Esther Duflo, prix Nobel 2019, c’est ce qui peut limiter « l’ampleur finale du désastre économique », ajoutant qu’il faut également investir dans les pays plus fragiles. Jean-Yves Duclos, président du Conseil du Trésor du Canada, tient le même discours, ajoutant qu’il s’agit également de protéger le contrat social, l’esprit de corps de la société, le droit à la dignité. Il faudra maintenant surveiller les effets sur la dette des pays et les mesures d’austérité qui pourraient en découler. Julien Milanesi qui synthétise très bien les effets dominos sur l'économie, espère voir les états réagir : qu'ils soient capables d'être plus décentralisés et moins bureaucratique, qu'ils laissent davantage de la place aux initiatives locales et citoyenne et qu'ils adoptent des politiques plus justes.

AUTONOMIE ET MÉDICAMENTS
Face aux pénuries de médicaments et alors que la Chine et l’Inde contrôlent 60% des produits actifs, François Legault signale qu'il y a nécessité d’accroître l’autonomie, une « leçon de la crise actuelle ». « Il y aura retour à des chaînes de valeur régionales, avec l’avantage d’une fragilité moindre, et d’une diversification des risques » selon l’économiste Patrick Artus. Antoine Robitaille et d’autres proposent de réexaminer l’idée de Pharma-Québec, proposée par Amir Khadir de Québec solidaire, il y a cinq ans. Cependant, produire localement tous les médicaments présente de nombreux enjeux logistiques et financiers, voire écologiques.

AUTONOMIE ET ALIMENTATION
La crise sanitaire pourrait muter en crise de l'alimentation mondiale, selon l'ONU et l'OMC. Ce sujet est pourtant discuté depuis fort longtemps au Québec. Pour le président de l’UPA, Marcel Groleau, « nous avons des décisions à prendre maintenant pour assurer notre sécurité alimentaire », ce qu’il estime cependant illusoire à court terme. André Michaud d’Agro-Québec prévoit par exemple une diminution de 40% à 50% cette année, en raison des problèmes liés à la main d’œuvre. Maxime Laplante, président de l’Union paysanne, résume ainsi la situation : « On produit pour l’étranger, on consomme de l’étranger et on fait venir des travailleurs de l’étranger ». Il dénonce les restrictions appuyées par l’UPA qui maintiennent une dépendance aux importations. L’impact pourrait également être augmenté par la précarité de quelques fermes en raison de la crise actuelle et de la difficulté économique de plusieurs familles. Quoi qu’il en soit, les québécois(se) semblent nombreux à vouloir faire pousser leurs propres légumes, puisque la vente en ligne des semences a explosé ces derniers jours.

ET MAINTENANT?
La situation amène plusieurs groupes à réfléchir aux suites… De belles pistes d’actions sont proposées. Plusieurs sont déjà publiées sur Passerelles et nous vous avons préparé une compilation de 100 idées.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

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